Discours fin d'année au Lycée Galliéni en 1950

A chaque fin d’année, il y avait la distribution des prix aux meilleurs élèves, qui commençait toujours par quelques discours, dont certains sont assez intéressants.

Discours de M. Causse, Docteur es-science, professeur agrégé de mathématiques, lors de la distribution des prix le 12 juillet 1950, sous la présidence de M. Robert Bargues, inspecteur général de la France d’Outre mer, Haut commissaire de la république française à Madagascar et dépendances.

Je ne saurais dire « Mes chers enfants », comme c’est l’habitude dans les distributions des prix en France, à des jeunes gens qui ont jusqu’à 25 ans, que j’ai vus toute l’année évoluer dans la cour du Lycée avec une majestueuse lenteur et déposer leur chapeau dignement en entrant dans leur classe. Et pourtant…

Lorsque je considère avec exactitude

Tous ces jeunes messieurs aux nobles attitudes,

Je ne puis oublier tout à fait le collégien traditionnel qui a spontanément germé et mûri dans notre lycée.

Je verrai d’abord, dans cette assemblée, l’éternel absent et son billet, qui prépare sa candidature au baccalauréat pour l’année suivante. Nous en reparlerons peut-être à la prochaine distribution des prix. Après lui vient, logiquement, l’absent du lundi et son collègue plus consciencieux, mais bien fatigué aussi par le repos du dimanche. Puis, heureusement, les présents ; celui qui a tant travaillé les derniers jours qu’il est tombé malade la veille de l’examen ; et l’autre, plus heureux d’ailleurs, qui se laissait pousser la moustache il y a environ deux mois…Bientôt ses copies allaient échanger le parfum des solitudes pour celui de la cour de récréation. Des autres, faut-il parler ? Je ne voudrais pas anticiper sur tout à l’heure. Du reste l’année une fois passée n’a plus beaucoup d’importance.

Il nous faut voir maintenant l’avenir que, sans être fin prophète, on peut évoquer pour un certain nombre d’entre vous. Souvent, disait Pascal « le hasard en décide » ; mais à notre époque où la statistique est reine, il n’est pas difficile d’annoncer la venue prochaine de nombreux médecins- ils ont tout à espérer des accidents futurs de la circulation, s’ils ne s’éloignent pas trop des vigies. Bien des docteurs en pharmacie viendront à la longue provoquer l’inflation tant attendue sur les produits pharmaceutiques. Nous espérons aussi des électriciens pour parachever le plan de désélectrification de Tananarive. Peut-être, on ne sait jamais, quelques mathématiciens de génie, tels Thalès ou Gauss, quelques existentialistes même, ou d’honorables péripatéticiens. D’autres profiteront de l’inépuisable capacité d’absorption des bureaux, entreront dans l’Administration et j’en oublie encore, parmi les professions les plus distinguées.

Je leur souhaiterai seulement à tous d’avoir la conviction que leur métier a un autre but que de gagner leur vie ou même d’être un « monsieur très bien ». Croyez-moi, le médecin n’est pas mieux que le pharmacien, qui n’est pas mieux que l’électricien, qui n’est pas mieux que le professeur, qui n’est pas mieux que l’administrateur. Essayez pour une fois de ne pas classer les professions que vous envisagez pour l’avenir selon la considération du public moyen. Vous trouverez dans toutes, des hommes de valeur et des bons à rien. Qu’on me permette ici la fantaisie d’une définition ; Soit e fixé arbitrairement petit, j’appellerai un raté celui qui sert à moins d’e. Il y a deux sortes de ratés, qui savent en général s’identifier eux-mêmes : le Monsieur qui se trouve trop bien pour sa situation et qui le dit, et l’autre qui ne se trouve pas assez bien, naturellement, il ne le dit pas. Cet état d’esprit engendre assez rapidement une véritable maladie du sens social, très contagieux, dont le symptôme classique est une désillusion généralisée sur tous et tous.

Vous dite souvent : « ils » nous surveillent comme des gosses – « ils » sont retardataires – « On » ne fait pas assez pour Madagascar – pour l’accès du peuple à la vie moderne – et plus que tout encore : « on » ne fait pas assez pour l’enseignement. D’ailleurs les ratés ne sont pas seuls à le dire – A force de le répéter, vous avez fini par trop y croire, même ceux qui connaissent la chanson « Révolution bien ordonnée commence par soi-même ». Combien en connaissez-vous, parmi vos aînés, qui font quelque chose pour l’enseignement, qui font de l’enseignement ?

Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre à personne, mais je parle à ceux qi vont partir du lycée et dès l’an prochain, choisir une voie. Comment se fait-il, avec le désir national de culture qui est le votre, que vous n’en ayez pas tous la passion ou le rêve ? Vous qui rêvez de liberté, savez-vous que le dernier métier où la liberté aura gîte est celui du maître. Ce fut aussi l’un des premiers. Les philosophes de Chine antique avaient le privilège, lorsqu’ils s e présentaient devant le Fils du Ciel, de ne pas se prosterner. Ils se bornaient à une inclinaison de la tête e, joignant les mains. Pour être honnêtes, il n’en fut pas toujours ainsi en Occident où les intellectuels ont toujours passé pour des anarchistes, depuis Socrate dont tout le monde connaît l’histoire, Aristote qui jugea bon d’aller se mettre à l’abri à temps, Callisthène décapité pour avoir refusé de s’agenouiller devant Alexandre…Enfin, il y a plus de vingt siècles de cela. Actuellement, à l’endroit où l’on s’y attendait le moins : dans les programmes officiels de l’Enseignement secondaire, vous trouverez écrit, en tête de certain chapitre « le professeur a toute liberté pour ordonner son cours comme il l’entend ». Il est déjà bien beau de reconnaître le droit explicite –pour certain le devoir- de faire œuvre originale et même de s’intéresser plus spécialement à des élèves sympathiques, avec une autorité indépendante de tout règlement. Qui dit autorité, souvenez-vous, dit auteur, donc créateur – Créateur d’une pensée nouvelle chez soi-même ou chez les autres, avec tout ce qu’elle comporte de hasards et de possibilités.

Le pouvoir d’un règlement n’est pas créateur. Vous le savez bien, lorsque nous exigeons de force un devoir récalcitrant…Quand à l’œuvre originale, on nous dira peut-être qu’il ne doit pas être bien passionnant de refaire le même cours tous les ans. Je n’en puis naturellement juger, cependant je répondrais volontiers avec mes professeurs « Mais on ne le fait qu’une fois par an ». Or ces privilèges aussi évidents qu’ils apparaissent, sont méconnus et portant nous les trouvons à tous les échelons de l’enseignement. Je le dis même à ceux que je voudrais voir plus nombreux parmi vous, qui songeraient à être instituteurs. Qu’ils imaginent seulement les possibilités d’action créatrice, en brousse, d’un instituteur ou d’une institutrice, désireux de transformer leur pays. Mieux que le médecin qu’on ne va voir que lorsqu’on est malade, mieux aussi –ici je m’adresse plus particulièrement aux malgaches- que nous tous, Français qui venons de trop loin, il peut avoir une action réelle et indépendante sur les générations d’enfants qu’il voit tous les jours pendant cinq ou six heures. A condition, bien entendu, de n’en pas  voir trop – Mais les maîtres sont actuellement surchargés parce qu’ils ne sont pas assez nombreux. J’ajoute, pour ceux qui  trouveraient cette parenthèse déplacée, qu’en France la plupart des jeunes instituteurs ont leurs deux bachots. Si j’insiste sur ce point, c’est que beaucoup parmi vous feraient des instituteurs excellents. Vous êtes généralement consciencieux – les études secondaires sont suffisantes pour vous donner le désir de développer une pensée et une action personnelles – et vous auriez la certitude qu’elles seraient efficaces.

Plusieurs d’entrevous se demandent probablement pourquoi –alors que je suis de ceux qui s’intéressent à l’enseignement supérieur à Madagascar, je ne lui fais pas plus de réclame. Les études supérieures sont nécessaires, si l’on veut des professeurs – Qu’elles soient commencées ici ou en France, cela pose un problème technique et moral qui, malgré son importance, ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : « revenez avec les titres et les capacités nécessaires, et pas trop longtemps après votre départ ».

En France, n’est-ce pas, beaucoup d’étudiants cherchent, comme on dit, « à faire licence ». Ils y arrivent, en tout ou en partie, puis, ils entrent « dans une boîte ». Vous n’êtes pas assez nombreux pour vous permettre cela. Un pays de civilisation bourgeoise, encore assez solidement établie, il faut beaucoup de bons à rien pour l’affaiblir sérieusement, tant du point de vue intellectuel qu’économique. Ce pays a besoin de maîtres et de techniciens dans toutes les branches, mais pas d’étudiants perpétuels ni de ratés. Or, à regarder les choses en face, il n’aura jamais beaucoup plus de personnel français que depuis vingt ans…- Au reste ce n’est pas au dévouement au sacrifice que nous désirons adresser un pathétique et grandiose appel.

Je crois que le maître a un métier plus intéressant et varié que le comptable dans un bureau et je le dis. Ce serait manquer l’occasion, en ce jour de distribution des prix, que d’oublier les agréments de notre honorable profession. Peut-être nous persuadons-nous aujourd’hui, en félicitant nos brillants élèves, que nous ne sommes pas des ratés. Mais en tout cas, nous nous souhaitons entre nous professeurs « Bonnes vacances », comme à vous « Messieurs les élèves du lycée Galliéni » - en espérant que parmi ceux, aujourd’hui au parterre, qui vont quitter définitivement le lycée, quelques-uns du moins nous donnent rendez-vous à bientôt sur cette tribune officielle.

Cette année-là, les malgaches au palmarès du Baccalauréat :

Partie 2 :

 Philo : Ramamonjy Ratrimo Julienne et Andrianolijao

Science expérimentales : Raniarisoa Irène, Razafintsalama Isabelle, Rakotomalala Désiré, Randriambololona Robin, et Rakotomamonjy Henri

Math élém : Ramparany René, Rakotozanany Emile et Rajoelisolo Roger.

 

Partie 1 .

Série B : Rabetafika Blaise, Rabemananjara Raoul, Ranarijaona Rémy et Razafintsambaina Raymond.

Série moderne : Razafintsalama Martin, Randriamasy félix, Andriamanjato Richard, Ramarozaka Maurice, Razafinarivo Louis, Rafalihery Armand, Andriatavy Roger, Randriamarojaona André et Rafamatanantsoa Jean.

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