Discours fin d'année 1952

Quand le bahut était encore tenu par les français et surtout au temps de la colonisation, les discours de fin d'année, lors de la distribution solennelle des prix, sont assez extraordinaires.

Discours de M. Robert Lebègue, Inspecteur général de la France d'Outre-mer, Directeur honoraire au Ministère de la France d'Outre-mer, Trésorier général de Madagascar et dépendances, le  11 juillet 1952, qui fut invité à présider la cérémonie ce jour là.

Mesdames, Messieurs, Mes jeunes Amis,

Mes premiers mots seront pour remercier M. le Directeur de l'Enseignement et M. le Proviseur du Lycée Galliéni d'avoir eu l'aimable pensée de m'offrir, avec l'agrément de M. le Haut Commissaire de la République, la présidence de cette belle cérémonie dont la solennité est rehaussée par la présence de tant de personnalités distinguées et d'une si élégante assistance.

Je suis véritablement confus de l'honneur qui m'échoit. Si j'en sui très touché, je suis aussi très embarrassé car, me sentant peu fait pour l'éloquence, il m'est toujours apparu redoutable de parler en public. Il est vrai que M. le professeur Le Maire vient de nous dire avec beaucoup d'humour son opinion, à mon sens un peu excessive, sur la valeur relative des discours de distribution de prix, ce qui vous conduira, sans nul doute, à me témoigner quelque indulgence.
M'adressant plus spécialement aux grands élèves qui vont bientôt quitter le lycée, je désire leur commenter très simplement les grands devoirs qui vont sous peu leur incomber.

Tout d'abord, je voudrais dissiper le doute et le découragement qui assaillent aujourd'hui trop de jeunes gens, sorte de nihilisme plus ou moins conscient que j'ai déjà noté au lendemain du premier conflit mondial où régnait le slogan "ne pas s'en faire" qui nous a causé tant de mal. Alors qu'ils n'ont pas encore paru sur la scène, ils en ont assez d'être trompés par une vaine éloquence ou par les évènements et, pour ne plus être dupes, ils pensent que le mieux est de ne croire en rien.

Cette tentation du désespoir, cette sensation d'une fatalité de la guerre est renforcée d'une part par l'irruption à notre époque de la conscience de masse qui écrase les individualités, d'autre part par une sorte de neurasthénie collective qui fait croire à l'impuissance de l'Europe entre deux blocs parcourus de courants à haute tension.
Reprenez confiance, mes jeunes amis. Le "mal du siècle" est né avec l'humanité sous des formes à peine différentes. Le procès de Socrate, le conflit d'Antigone et de Créon traduisent aussi bien que le "diable au corps" de Radiguet ou "les enfants tristes" de M. Nimier le tournant d'une jeunesse qui, animée de nobles sentiments, devine les tristesses, les injustices, les hypocrisies et les compromissions du monde où elle va pénétrer, alors que, pour donner toute sa mesure, il lui faudrait au contraire une chaude atmosphère de foi et d'enthousiasme.

Sans vous faire commettre le péché d'orgueil, je peux bien dire ensuite que dans quelques années la plupart d'entre vous constitueront l'élite de la société, la classe dirigeante de la génération montante, clef de l'avenir; d'une part, ceux qui se consacreront à la grandeur de l'Etat dans la politique, l'administration, la magistrature, l'université ou l'armée; d'autre part ceux qui auront préféré les carrières libérales ou les postes de direction du commerce, de l'industrie et aussi de l'agriculture trop souvent méconnue.

N'occuperiez-vous que des emplois modestes, vous connaîtrez alors la noblesse du travail manuel et la fierté que donne la possession d'un métier, en même temps que vous prendrez contact avec la jeunesse ouvrière qui cherche d'ailleurs à s'évader de sa condition plus qu'e la transformer. Votre  devoir, en ce cas, sera de la gagner par votre exemple et par le respect que vous montrerez envers votre propre idéal.

Ne seriez-vous chargés, au début, que de tâches obscures et cependant nécessaires, le sens de vos obligations sociales, le goût du travail utile et bien fait c'est-à-dire de l'action efficace, le sentiment du devoir silencieusement et exactement accompli, le dévouement à la société et à la France, la seule patrie qui ait mérité d'être appelée "le Christ des nations", devra tout autant que dans  les postes supérieurs, demeurer votre but dans la vie, en dépit d'échecs partiels inévitables, de l'incompréhension des uns, de la raillerie ou de la jalousie des autres.

Mon illustre compatriote, le Maréchal Lyautey, lorsqu'il était capitaine, avait défini dans un article de revue, paru en 1891, le rôle social de l'officier, ce qui provoqua quelques sensation à l'époque. Cette nouvelle mission d'éducateur, s'ajoutant au rôle traditionnel d'instructeur et d'entraîneur d'hommes, n'est plus discuté aujourd'hui dans l'armée. Elle est vraie également pour les chefs civils, ceux des entreprises privées compris; elle est exacte en un mot pour tous ceux qui ont charge d'âmes. Il ne suffit plus d'ordonner et de veiller à l'exécution du travail, il faut comprendre les hommes que l'on emploie, les traiter comme tels et non en numéros matricules, s'intéresser àç leur vie générale et non seulement à leur rendement professionnel, leur expliquer les raisons de l'effort demandé. Il n'set pas de miracle que l'on obtienne d'une troupe ou d'une équipe aussi conduite. Ceux qui ont eu l'inoubliable honneur de commander au front, fut-ce une escouade, le savent. C'est pourquoi le terme barbare de "matériel humain" d'ailleurs d'origine étrangère, est à rejeter du dictionnaire comme est à rayer des concepts économiques,  l'assimilation du coût de la main d'œuvre à celui d'une marchandise. J'ajouterai que, dans ce pays, un fonctionnaire n'a pas fait tout son devoir s'il s'est borné à appliquer avec bon sens les règlements de son service. Il doit être par ses actes un exemple et par sa parole un apôtre. Il s'est arrêté à mi-chemin s'il n'a pas conquis l'estime, voire l'amitié des populations dont, selon une expression locale que je trouve fort belle et que j'ai rencontrée également en Extrême-Orient, il est le père et la mère.
C'est en effet les postes officiels tout comme le patronat sont des fonctions sociales autant que techniques. Les hauts emplois publics étaient qualifiés autrefois de grandes charges de l'Etat. Le profane, volontiers critique, n'y voyant qu'honneurs et profits apparents, saisit mal que ces termes puissent être synonymes. C'est cependant la vérité car ces situations, lorsqu'elles sont dignement occupées, constituent de lourdes charges sociales, au sens littéral des mots.
L'esprit contemporain, laïc et religieux, doit donc renouer avec la tradition chrétienne du passé où le chef, dans l'ordre public et privé, était investi, avant tout, d'une fonction  de protection et d'assistance.

mais il ne vous suffira pas d'être un chef convaincu de cette nécessité. Il vous faudra agir, les plus belles spéculations de l'esprit étant sans lendemain si elles demeurent sans efficacité. "La joie de l'âme est dans l'action" a écrit le poète anglais Shelley, maxime dont Lyautey avait fait sa règle de vie, gravée sur sa bague. Non pas une action brutale, désordonnées et brouillonne, mais une activité réfléchie, équilibrée et tenace; un besoin d'agir, de bâtir et d'ordonner avec cette parcelle d'amour sans laquelle ne s'accomplit nulle grande œuvre humaine; fruit du bon sens, du calcule méthodique, de l'observation attentive, de la patience, de la mesure et de la diplomatie sans inutile verbiage. La force sous sa forme violente n'interviendra qu'en cas de nécessité évidente, au point choisi, au moment opportun, pour servir la justice et faire selon Pascal, que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste.

La valeur d'un chef ne se juge pas à ses titres universitaires ou à son grade, ceci devant être une consolation pour les élèves médiocres; elle se mesure à ses qualités professionnelle et humaines, à son expériences, à son caractère, à son énergie, à sa puissance de travail, à son goût de l'autorité et des responsabilités, à son élévation morale, à un sens aigu de l'ordre et des relativités car l'homme ne commande à la nature qu'en lui obéissant et rien n'est plus dangereux que de vouloir plier les faits aux théories. Pour ne pas décourager les bons élèves, je me hâte d'ajouter qu'un chef, pour être capable, doit aussi s'appuyer sur une vaste culture générale à ne pas confondre avec un bourrage encyclopédique, et sur une excellente formation technique. Il devra être assuré par ailleurs d'une stabilité suffisante, car la durée possède par elle-même une valeur intrinsèque. Il lui faudra enfin se sentir solidaire de ses supérieurs, de ses voisins, de ses devanciers et de ses successeurs.

Je suis tout naturellement conduit à vous parler de la conscience professionnelle qui, de l'avis unanime, a nettement décliné à notre époque, par suite de l'abaissement de la moralité générale, de la recherche trop exclusive du profit chez certains, du moindre effort chez d'autres engendrés en partie par ce découragement dont je parlais tout à l'heure.
"Science sans conscience est la ruine de l'âme" a-t-on dit à juste titre. C'est aussi la ruine d'une civilisation. Rien ne sert, en effet, d'accumuler les diplômes si ce savoir n'est pas au service d'un idéal élevé. Sans pousser aux extrêmes en évoquant les désastres sociaux engendrés par le mauvais juge, le savant dévoyé, le médecin marron, le fonctionnaire prévaricateur, l'éducateur et le journaliste répandant des idées fausses, nous trouvons à chaque pas de nombreux exemples de laisser-aller, de petites malhonnêtetés impunies de  marchands qui oublient le poids exact, d'artisans qui trichent à peine sur la qualité, d'ouvriers qui flânent, d'employé qui arrivent toujours un peu en retard, de fermières qui mouillent leur lait un tantinet. C'est tous les jours, dans tous les emplois petits et grands, que nous rencontrons ces fautes multiformes contre la conscience professionnelle, les unes défrayant un moment la chronique, les autres demeurant ignorées, les unes frappant un instant les esprits par leur gravité, les autres passant inaperçues tellement- elles sont courantes. De ce fait même, elles s'incorporent dans els mœurs qui, graduellement, s'avilissent.

Il faut savoir se borner. Je m'en tiendrai donc au plan professionnel. Ce que j'en ai dit serait aussi valable pour la vie familiale et les devoirs civiques. Il serait facile d'évoquer ce que l'égoïsme, dicté principalement par l'attrait du plaisir ou simplement du farniente et par goût du lucre, comporte de dangers pour les foyers et l'avenir de la Nation.
C'est pourquoi je vous demande de conserver intact tout au long de votre vie un esprit social exempt toutefois de démagogie, éclairé par un haut idéal et d'accompli assidûment votre tâche quotidienne avec l'honneur professionnel pour guide. Ce sont les conditions mêmes du redressement d'un monde en désarroi. Ce sont des garde-fous indispensables au développement continu des sciences appliquées, lesquelles étant des forces, n'ayant pas de ce fait de morale, soufflant à la fois le bien et le mal, risquent de mener les peuples à la pire régression et à leur destruction même, si elles ne sont pas dominées par un esprit supérieur inspiré du bien commun.

Ces qualités s'imposent plus que jamais pour sauvegarder le patrimoine spirituel et les trésors matériels accumulés par les générations précédentes, pour assurer l'intégrité ainsi que le développement harmonieux de notre chère Union française et l'épanouissement de ce que notre civilisation contient de meilleur. Ces qualités, qui font les hommes virils et les peuples forts, dissiperont, si vous vous y appliquez, les germes morbides de décadence qui ruinent les esprits et les cœurs avant de détruire les Etats.

Pendant ces vacances qui commencent, vous frôlerez un monde brutal où règnent le plaisir, l'argent et l'indifférence. Ce monde n'set pas, ne doit pas être le vôtre.

Gardez intact le souvenir des luttes de vos anciens et de leurs victoires. Face aux méchants et aux sceptiques, fiers de votre conscience droite, faites-vous le serment d'y rester fidèles et de servir avec ferveur la carrière que vous aurez choisie.

Cette année là au palmarès du baccalauréat il y avait :

Mathématiques élémentaires :

-Razafimanalina Claude
-Couve Hervé
-Rakotomalala Charles
-Razafindrabe Armand
-Razanamahery Julienne
-Rajaonarivelo Aristide
-Rabemananjara Raoul

Sciences expérimentales :
-Rabenjoro Josseline
-Raynaud Jean-Pierre
-Duguet Micheline
-Razaindramamba Razafindrambahy
-Duchemann Jacky
-Rabarioelina Lala
-Rakotomalala Jeanine
-Vivant Jeanne

Philosophie-lettres :
-Lafont Marie-Claire
-Delord Marianne
-Doyen François
-Chaigne Jean-Claude
-Levallois Michel
-Ducoudré François
-Tardan Georges
-Remond Ginette
-Bondon Monique
-Razafinjato désiré
-Mezino Jack
-Hoarau René
-Loupy Gilbert
-Tramoni Jean-Claude
-Desricourt de Lanux Henriette
-Casanova Françis
-Razafinjato Cécile

Le prix de bonne camaraderie décerné par les élèves :
Rabemila Marc, Said Tourqui_, Rakotoarivony Stephenson, Gastrein Fernand, Issoufaly Nourredine

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